Est-il temps pour les autorités de modérer Telegram ?
Créé en 2013 par les frères Durov, Telegram s’est rapidement imposé comme une alternative aux messageries traditionnelles grâce à son système de chiffrement, ses groupes massifs et son image de plateforme “libre”. En 2025, l’application revendique plus de 900 millions d’utilisateurs actifs à travers le monde, dont plusieurs millions en France.
Mais derrière cette success-story se cache une autre réalité : Telegram est devenu un terrain de jeu privilégié pour les trafics illégaux et la diffusion de contenus piratés. Face à cette dérive, une question se pose désormais : les autorités doivent-elles intervenir pour encadrer, voire modérer, ce réseau ?
Piratage massif : le marché noir du streaming et des leaks sur Telegram
Depuis plusieurs années, Telegram est utilisé comme supermarché du piratage numérique.
- Des films en salle sont disponibles en quelques heures seulement après leur sortie, diffusés dans des canaux rassemblant parfois plus de 100 000 abonnés.
- Des liens de streaming illégal redirigent vers des plateformes clandestines spécialisées.
- Le phénomène des “leak de formations” est devenu courant : des cours en ligne vendus plusieurs centaines d’euros circulent gratuitement dans des groupes spécialisés.
- Même constat pour les contenus d’OnlyFans et de créateurs indépendants, récupérés illégalement puis partagés à grande échelle.
Cette organisation quasi industrielle fragilise les ayants droit, fait perdre des millions d’euros aux secteurs du divertissement et de l’éducation, et alimente un écosystème où le piratage devient normalisé.
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Contenus à caractère sexuel et pédopornographie : une bombe à retardement
Plus inquiétant encore, Telegram est régulièrement cité dans des enquêtes liées à la diffusion de contenus pédopornographiques ou à caractère sexuellement explicite sans consentement.
Les groupes privés, protégés par un système d’invitations et de canaux fermés, compliquent le travail des forces de l’ordre. De nombreux signalements proviennent d’associations de protection de l’enfance, qui alertent sur une explosion de ces pratiques.
L’absence de modération centralisée laisse le champ libre aux communautés les plus nocives, ce qui alimente les critiques envers Telegram, accusé de fermer les yeux sur des dérives criminelles.
Pourquoi Telegram échappe encore à la régulation ?
Contrairement à Facebook ou TikTok, qui disposent d’équipes de modération et collaborent régulièrement avec les gouvernements, Telegram se présente comme une plateforme neutre, refusant d’interférer dans les contenus partagés par ses utilisateurs.
Son architecture technique accentue cette résistance à la régulation :
- Les chats privés et les canaux chiffrés rendent quasiment impossible la surveillance sans accès direct.
- Les serveurs répartis à l’international compliquent les demandes judiciaires, d’autant que Telegram a plusieurs fois changé de juridiction pour échapper aux pressions étatiques.
- Pavel Durov, fondateur de Telegram, revendique une philosophie libertaire : il refuse que la plateforme devienne un outil de surveillance, au risque d’attirer les critiques.
En clair, Telegram joue sur la frontière entre liberté d’expression et zones de non-droit numérique.
Les autorités françaises et européennes face à un dilemme explosif
En France, l’Arcom (ex-Hadopi) et la gendarmerie cyber multiplient les actions contre les réseaux de streaming et de piratage. Mais Telegram reste difficilement attaquable juridiquement.
Au niveau européen, le Digital Services Act (DSA) impose désormais aux plateformes de mettre en place des mécanismes de modération et de transparence. Mais Telegram, qui n’a pas de siège officiel en Europe, échappe largement à ces obligations.
Certains députés européens réclament donc des sanctions financières, voire des blocages temporaires dans certains pays. Une mesure extrême, déjà envisagée en Russie et en Inde par le passé, mais qui soulève un débat : faut-il sacrifier la liberté de communication au nom de la lutte contre la criminalité numérique ?
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Une alternative aux forums du darknet ?
Telegram est parfois décrit comme un darknet accessible au grand public. Là où il fallait autrefois maîtriser Tor et naviguer sur des forums cryptés, il suffit aujourd’hui de cliquer sur un lien Telegram pour accéder à du streaming piraté, des drogues ou des contenus interdits.
Cette facilité d’accès alimente la popularité de l’application, en particulier chez les jeunes générations. Pour les autorités, cela signifie que le darknet n’est plus seulement dans l’ombre : il est à portée de smartphone.
Modérer Telegram : mission impossible ou simple volonté politique ?
La question n’est plus de savoir si Telegram pose problème, mais si la régulation est techniquement et politiquement possible. Plusieurs pistes sont évoquées :
- Forcer Telegram à collaborer avec les autorités européennes, sous peine de sanctions.
- Imposer un blocage DNS de certains canaux illégaux.
- Responsabiliser les administrateurs de groupes, en les rendant légalement responsables des contenus diffusés.
- Encourager les utilisateurs à signaler davantage, afin de limiter la prolifération des canaux illicites.
Mais chaque solution se heurte à une difficulté : soit elle menace la confidentialité promise par Telegram, soit elle reste facilement contournable par les cybercriminels.